Ces
dernières semaines sont marquées par un mouvement
inédit d’attaques contre les statues esclavagistes
et colonialistes en France, dans le sillage du mouvement
antiraciste américain « Black lives matter »
contre le racisme et les violences policières :
Manifestations organisées face à des statues,
déboulonnages, graffitis, rues ou stations de métro
symboliquement rebaptisées, etc.
Par
réaction, beaucoup craignent un peu hâtivement
l’exacerbation d’une opposition « raciale »
entre blancs et racisés qui perturberait jusqu’à
la montée d’une lutte, non de « race »
mais de classe, à l’heure où la crise économique
nécessiterait au contraire un esprit d’unité
entre tous les segments de la classe ouvrière et des
travailleurs de France. Le « patrimoine » de
l’Histoire de France serait mis en danger par des révoltes
« colorées », « communautaristes »,
incontrôlables, incultes, sans rapport avec nos « valeurs »
nationales de « laïcité » et
« d’égalité républicaine »…
Il
en va de l’histoire dominante comme de l’idéologie
dominante. « Les pensées de la classe dominante,
disait Marx, sont aussi, à toutes les époques, les
pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la
puissance matérielle dominante de la société
est aussi la puissance dominante spirituelle. La classe
qui dispose des moyens de la production matérielle dispose, du
même coup des moyens de la production intellectuelle, si bien
que, l'un dans l'autre, les pensées de ceux à qui sont
refusés les moyens de production intellectuelle sont soumises
du même coup à cette classe dominante ».
Le contenu de l’histoire enseigné, de la mémoire
valorisée ou glorifiée est toujours un objet de lutte.
Le mouvement actuel pour une décolonisation de l’espace
public n’est qu’un aspect parmi beaucoup d’autres
de cette lutte sociale pour visibiliser ce que les classes dominantes
ont intérêts à occulter. Le même
mouvement devrait se déployer à propos de l’histoire
ouvrière pour laquelle l’histoire dominante glorifie
(avec des statues et des noms d’espaces publics) des
massacreurs de communards comme Thiers et occulte des héros
du monde du travail.
Considérer
que ce mouvement populaire pointant le passé -et le
présent !- colonial de la France, symboliquement
présent par ces statues, noms de rues, monuments, ne fait pas
lui-même partie de l’histoire de notre pays, c’est
ignorer le caractère perpétuellement changeant de
l’historiographie, dans les méandres de la lutte de
classe précisément. Il y a toujours dans l’histoire
de la lutte de classe des « dégâts »
collatéraux sur le soit-disant patrimoine national, plus ou
moins profonds, plus ou moins organisés aussi par les forces
politiques en jeu lors des sauts qualitatifs de cette histoire.
On
se souvient par exemple de la destruction démocratiquement
votée de la Colonne Vendôme (surmontée d’une
statue de Napoléon premier, figure mythique du second Empire
de Napoléon III) lors de la Commune de Paris, sous l’impulsion
du célèbre peintre révolutionnaire Gustave
Courbet. Les incendies parisiens, dont celui des Tuileries, par
les communards dans la même séquence, étaient
pour les Versaillais l’œuvre « barbare »
de ceux qu’ils appelaient « pétroleurs ».
On se souvient également comment pendant la Révolution
Française, le sac de la basilique Saint Denis,
sépulture de tous les rois de France, a été
planifié et organisé par les autorités
révolutionnaires.
Dans
toutes les périodes révolutionnaires organisées,
les révoltes spontanées font souvent place à la
planification de forces politiques distinguant aussi clairement que
possible « ce qui doit rester » et « ce
qui doit être détruit. »
Reprochera
t-on à l’armée rouge libératrice d’avoir
fait exploser le monument nazi de Nuremberg en 1945 pour non respect
du « patrimoine » historique allemand ?
Reprochera t-on aux bolcheviks d’avoir détruit des
statues de Tsars comme celle d’Alexandre III en 1918 ?
La
remise en cause de symboles de l’historiographie nationale fait
elle-même partie de l’histoire, et c’est sans doute
le même type de mouvement qui remet en cause la subsistance
d’hommages aux pires colonialistes ici, ou qui détermine
au contraire dans l’ex-Union Soviétique, des résistances
populaires contre le déboulonnage de statues de Lénine
décrété d’en haut. Déboulonner
n’est pas attenter à l’Histoire nationale, mais au
contraire tenter de tourner, matériellement, une page de
celle-ci quand le contexte est suffisamment mûr, ou au
contraire d’empêcher qu’on la tourne (dans l’ex
URSS par exemple). Ce n’est pas une simple manifestation
d’ignorance populaire contre le capital culturel d’une
élite de « sachants » qu’il
faudrait corriger par des doctes leçons d’histoire.
Au
contraire, quand les masses s’emparent de l’histoire
de cette façon, y compris de façon brutale, elles font
œuvre d’éducation populaire. Quand une
manifestation rebaptise la station parisienne Gallieni en station
Fernand et Yvette Iveton, combien de gens ont pu apprendre pour
l’occasion l’histoire réelle de celui qui fait
anonymement partie de leur quotidien dans le métro, combien de
jeunes découvrent désormais l’histoire de héros
français alternatifs, ignorés des manuels parce qu’ils
n’étaient pas du « bon coté »
de la France coloniale ? On voit bien quels sont les enjeux
politiques de ces occasions symboliques quand la statue équestre
de Faidherbe à Lille il y a peu est défendue par les
CRS et les identitaires fascistes, au coude à coude, face à
une foule « multicolore » criant « Faidherbe
doit tomber ! » et « décolonisons
l’histoire et la mémoire ! »
La
meilleure preuve que ce type de mouvement populaire s’inscrit,
même inconsciemment, dans la lutte des classes de ce pays,
c’est qu’elle a lieu aujourd’hui, en s’articulant
(et non en les remplaçant) aux manifestations et grèves
actuelles des personnels soignants, des gilets jaunes, etc. Autant de
manifestations dans lesquelles se sont engagés des collectifs
antiracistes comme le FUIQP (Front Uni des Immigrations et des
Quartiers Populaires) ou le Collectif Adama Traoré. On
peut ainsi comprendre en quoi ce qui devient une urgence politique
dans un pays comme la France, où le racisme d’Etat
s’exprime à partir d’une histoire coloniale encore
bien présente, peut laisser en place à l’inverse,
une statue de Christophe Colomb à La Havane dans un tout autre
contexte politique.
A-t-on
entendu parler de préservation du patrimoine ou de
« relativisation » du passé contre
l’ignorance populaire quand, il y a quelques années, des
militants antiracistes en Belgique ont scié la main en bronze
d’une statue à la gloire du génocideur des
congolais Léopold II ? Ignorance, inculture, populisme :
On a également largement commenté le sacrilège
du déboulonnage de Victor Schoelcher à Pointe-à-Pitre
ces derniers jours, alors que celui-ci fut l’acteur principal
de l’abolition de l’esclavage par exemple en 1848.
Or
c’est peut-être aux gens de la « Métropole »
qu’il faudrait une culture historique plus sérieuse, car
Schoelcher a fait l’objet d’un double culte de la
personnalité en France, et n’est pas en ce sens plus
« intouchable » en tant que symbole qu’un
Jules Ferry ou qu’un Colbert : L’envoyé de la
deuxième République dans les Antilles pour abolir
l’esclavage (qu’avait réinstauré Napoléon
avant lui) avait par ailleurs indemnisé les esclavagistes
et fut de fait le protecteur du statut colonial de ces mêmes
Antilles. Faire de lui le héros « blanc »
et « humaniste » de l’abolition de
l’esclavage, c’est un peu faire du Général
De Gaulle l’acteur principal de la libération de
l’Algérie. Et ce n’est pas sans raison que le
Schoelcher porté au nues comme « grand homme »
par la France républicaine et coloniale de 1948, au moment de
son centenaire, fut aussi une figure historique largement saluée
par Vichy quelques années plus tôt, comme protecteur
« humaniste » de l’empire colonial
(faut-il rappeler que les « DOM TOM » sont des
colonies françaises ?).
Il
est clair que la classe dominante française a besoin
du chauvinisme pour renforcer son impérialisme au moment où
la mondialisation capitaliste exacerbe toutes les contradictions.
Pour entretenir ce chauvinisme elle s’appuie sur une
présentation de son passé colonial sous ses « meilleurs
traits » : Avec Schoelcher et
d’autres, la bourgeoisie française aurait
été plus « humaine » que celle de
leurs homologues coloniaux britanniques, belges, portugaises,
allemandes par exemple.
Après
guerre, il était plus simple de présenter l’abolition
de l’esclavage de 1848 comme une bienveillance des « blancs »
humanistes, et non comme la lutte acharnée, autant
qu’historiquement niée (n’est ce pas plutôt
là que se loge la lutte de classe au sens léniniste du
terme ?) des peuples colonisés par la
France impérialiste ?
Le
degré de « dégradation » des
statues est sans doute à la hauteur du degré de
négation des luttes antiracistes pourtant aussi nécessaires
en France qu’aux USA (puisque le racisme d’Etat participe
de l’oppression capitaliste par des voies spécifiques et
liée à l’histoire de la nationale sous
le régime de la république bourgeoise) : Nous
ne serons pas les inquisiteurs déterminant quelle forme de
lutte est « bonne » et quelle autre est
condamnable quand c’est le peuple qui décide de s’en
emparer. Nous ne serons pas non plus complotistes en suggérant
que ces mouvements s’apparentent à des « révolutions
colorées » ou des « diversions »
de la lutte de classe financées par Soros et compagnie :
Au contraire, on mesure l’importance d’un mouvement
social à l’intensité à la fois de la
répression et/ou des tentatives bourgeoises de
récupération qu’il suscite ou impose, si bien
qu’un mouvement qui ne subirait aucune tentative de
détournement, montrerait par là son caractère
inoffensif ou marginal.
Pourquoi
les actuels protecteurs des statues de la honte ont-ils en tête
le dynamitage de Bouddhas de Bâmiyân, des
tombes et manuscrits de Tombouctou et de Palmyre plutôt
que celui de la colonne Vendôme par les Communards ?
N’est-ce
pas justement le signe qu’en France les réflexes
« post-coloniaux » de stigmatisation
caricaturale de l’étranger (musulman de préférence)
précèdent une analyse de classe réellement
dialectique (sur le fond et non la forme) ?
Car
il y a en réalité deux types de « déboulonneurs »
(ou jadis de « pétroleurs » et de
« terroristes » en général, pour
reprendre le vocabulaire de l’ennemi de classe) : ceux qui
déboulonnent les statues de la honte ici, et ceux qui loin
d’ici déboulonnent des statues de Lénine, ou
dynamitent (pour tout revendre ensuite sur les marché de
l’Art) la grande Palmyre (par des takfiristes alliés
aux mêmes impérialistes).
Il
faut au contraire, en tant que communistes, nous inscrire pleinement
dans ce mouvement antiraciste salvateur autant qu’inédit,
impulsé non par des « blancs »
humanistes sauvant les « indigènes »
mais par des racisés eux-mêmes, par les
victimes main dans la main avec tous les antiracistes de ce
pays, dans un mouvement offensif (c'est-à-dire justement
« non-victimaire »).
Nous
savons qu’aucun film hollywoodien critique sur la guerre du
Vietnam ne met jamais en scène des vietnamiens combattants
(toujours violents et stigmatisés), mais au contraire de
« bons » marins opposés aux excès
de leurs pairs… Mais nous voyons beaucoup moins clairement
la différence entre des luttes antiracistes dénonçant
matériellement la racisme d’Etat et des formes
« softs », officielles, reconnues, financées,
de l’antiracisme institutionnel.
Les
luttes de l’immigration qui avaient un caractère
clairement social et anticolonial en 1984 ont été
brisées par ce type institutionnel et culturaliste
d’antiracisme « SOS racisme » (opération
mittérandienne visant à éteindre le premier
mouvement). Nous assistons au contraire aujourd’hui à un
mouvement inverse, qui nous rappelle précisément que
l’antiracisme ne peut être que politique et anticolonial.
En cela tous les communistes se doivent d’appuyer ce mouvement,
car il va précisément dans le sens d’une
maturation révolutionnaire du mouvement ouvrier français,
rompant enfin avec une forme funeste de chauvinisme, cette arme
de division massive de notre classe ouvrière et populaire.
L’immigration
racisée, stigmatisée par l’islamophobie, la
négrophobie, est une composante importante, structurelle,
historique de notre classe ouvrière, et le racisme d’Etat
vise précisément, dans les limites apparentes des
« valeurs républicaines et laïques »
c'est-à-dire sous une forme raffinée (islamophobie
plutôt qu’arabophobie par exemple), à nous diviser
pour nous paralyser. En ce sens le mouvement des « déboulonneurs »
n’est pas l’occasion de sous-entendre une nouvelle fois
avec mépris et suffisance que « l’immigration »
manque de discernement et ne « mérite »
pas la « grandeur » de notre patrimoine
national, dans un esprit tout à fait pro-colonial : c’est
au contraire l’occasion de saluer un des aspects de la dure
lutte pour l’unité (car toute unité naît
dialectiquement d’une lutte !) dans notre classe ouvrière.
Disons
le tout net : la République « une et indivisible »
est capitaliste impérialiste et seule la révolution
socialiste communiste mettre à la fois fin à
l'exploitation de classe et à l'oppression des minorités
à l'intérieur du pays et au colonialisme et au
néocolonialisme à l'extérieur.
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