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Imprimer Juin 2020
Déboulonner Faidherbe, Napoléon, Bugeaud, Lyautey et les autres, c’est renforcer l’unité de notre classe ouvrière !

Ces dernières semaines sont marquées par un mouvement inédit d’attaques contre les statues esclavagistes et colonialistes en France, dans le sillage du mouvement antiraciste américain « Black lives matter » contre le racisme et les violences policières : Manifestations organisées face à des statues, déboulonnages, graffitis, rues ou stations de métro symboliquement rebaptisées, etc.

Par réaction, beaucoup craignent un peu hâtivement l’exacerbation d’une opposition « raciale » entre blancs et racisés qui perturberait jusqu’à la montée d’une lutte, non de « race » mais de classe, à l’heure où la crise économique nécessiterait au contraire un esprit d’unité entre tous les segments de la classe ouvrière et des travailleurs de France. Le « patrimoine » de l’Histoire de France serait mis en danger par des révoltes « colorées », « communautaristes », incontrôlables, incultes, sans rapport avec nos « valeurs » nationales de « laïcité » et « d’égalité républicaine »…

Il en va de l’histoire dominante comme de l’idéologie dominante. « Les pensées de la classe dominante, disait Marx, sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle. La classe qui dispose des moyens de la production matérielle dispose, du même coup des moyens de la production intellectuelle, si bien que, l'un dans l'autre, les pensées de ceux à qui sont refusés les moyens de production intellectuelle sont soumises  du même coup à cette classe dominante ». Le contenu de l’histoire enseigné, de la mémoire valorisée ou glorifiée est toujours un objet de lutte. Le mouvement actuel pour une décolonisation de l’espace public n’est qu’un aspect parmi beaucoup d’autres de cette lutte sociale pour visibiliser ce que les classes dominantes ont intérêts à occulter. Le même mouvement devrait se déployer à propos de l’histoire ouvrière pour laquelle l’histoire dominante glorifie (avec des statues et des noms d’espaces publics) des massacreurs de communards comme Thiers et occulte  des héros du monde du travail.

Considérer que ce mouvement populaire pointant le passé -et le présent !- colonial de la France, symboliquement présent par ces statues, noms de rues, monuments, ne fait pas lui-même partie de l’histoire de notre pays, c’est ignorer le caractère perpétuellement changeant de l’historiographie, dans les méandres de la lutte de classe précisément. Il y a toujours dans l’histoire de la lutte de classe des « dégâts » collatéraux sur le soit-disant patrimoine national, plus ou moins profonds, plus ou moins organisés aussi par les forces politiques en jeu lors des sauts qualitatifs de cette histoire.

On se souvient par exemple de la destruction démocratiquement votée de la Colonne Vendôme (surmontée d’une statue de Napoléon premier, figure mythique du second Empire de Napoléon III) lors de la Commune de Paris, sous l’impulsion du célèbre peintre révolutionnaire Gustave Courbet. Les incendies parisiens, dont celui des Tuileries, par les communards dans la même séquence, étaient pour les Versaillais l’œuvre « barbare » de ceux qu’ils appelaient « pétroleurs ». On se souvient également comment pendant la Révolution Française, le sac de la basilique Saint Denis, sépulture de tous les rois de France, a été planifié et organisé par les autorités révolutionnaires.

Dans toutes les périodes révolutionnaires organisées, les révoltes spontanées font souvent place à la planification de forces politiques distinguant aussi clairement que possible « ce qui doit rester » et « ce qui doit être détruit. »

Reprochera t-on à l’armée rouge libératrice d’avoir fait exploser le monument nazi de Nuremberg en 1945 pour non respect du « patrimoine » historique allemand ? Reprochera t-on aux bolcheviks d’avoir détruit des statues de Tsars comme celle d’Alexandre III en 1918 ?

La remise en cause de symboles de l’historiographie nationale fait elle-même partie de l’histoire, et c’est sans doute le même type de mouvement qui remet en cause la subsistance d’hommages aux pires colonialistes ici, ou qui détermine au contraire dans l’ex-Union Soviétique, des résistances populaires contre le déboulonnage de statues de Lénine décrété d’en haut. Déboulonner n’est pas attenter à l’Histoire nationale, mais au contraire tenter de tourner, matériellement, une page de celle-ci quand le contexte est suffisamment mûr, ou au contraire d’empêcher qu’on la tourne (dans l’ex URSS par exemple). Ce n’est pas une simple manifestation d’ignorance populaire contre le capital culturel d’une élite de « sachants » qu’il faudrait corriger par des doctes leçons d’histoire.

Au contraire, quand les masses s’emparent de l’histoire de cette façon, y compris de façon brutale, elles font œuvre d’éducation populaire. Quand une manifestation rebaptise la station parisienne Gallieni en station Fernand et Yvette Iveton, combien de gens ont pu apprendre pour l’occasion l’histoire réelle de celui qui fait anonymement partie de leur quotidien dans le métro, combien de jeunes découvrent désormais l’histoire de héros français alternatifs, ignorés des manuels parce qu’ils n’étaient pas du « bon coté » de la France coloniale ? On voit bien quels sont les enjeux politiques de ces occasions symboliques quand la statue équestre de Faidherbe à Lille il y a peu est défendue par les CRS et les identitaires fascistes, au coude à coude, face à une foule « multicolore » criant « Faidherbe doit tomber ! » et « décolonisons l’histoire et la mémoire ! »

La meilleure preuve que ce type de mouvement populaire s’inscrit, même inconsciemment, dans la lutte des classes de ce pays, c’est qu’elle a lieu aujourd’hui, en s’articulant (et non en les remplaçant) aux manifestations et grèves actuelles des personnels soignants, des gilets jaunes, etc. Autant de manifestations dans lesquelles se sont engagés des collectifs antiracistes comme le FUIQP (Front Uni des Immigrations et des Quartiers Populaires) ou le Collectif Adama Traoré. On peut ainsi comprendre en quoi ce qui devient une urgence politique dans un pays comme la France, où le racisme d’Etat s’exprime à partir d’une histoire coloniale encore bien présente, peut laisser en place à l’inverse, une statue de Christophe Colomb à La Havane dans un tout autre contexte politique.

A-t-on entendu parler de préservation du patrimoine ou de « relativisation » du passé contre l’ignorance populaire quand, il y a quelques années, des militants antiracistes en Belgique ont scié la main en bronze d’une statue à la gloire du génocideur des congolais Léopold II ? Ignorance, inculture, populisme : On a également largement commenté le sacrilège du déboulonnage de Victor Schoelcher à Pointe-à-Pitre ces derniers jours, alors que celui-ci fut l’acteur principal de l’abolition de l’esclavage par exemple en 1848.

Or c’est peut-être aux gens de la « Métropole » qu’il faudrait une culture historique plus sérieuse, car Schoelcher a fait l’objet d’un double culte de la personnalité en France, et n’est pas en ce sens plus « intouchable » en tant que symbole qu’un Jules Ferry ou qu’un Colbert : L’envoyé de la deuxième République dans les Antilles pour abolir l’esclavage (qu’avait réinstauré Napoléon avant lui) avait par ailleurs indemnisé les esclavagistes et fut de fait le protecteur du statut colonial de ces mêmes Antilles. Faire de lui le héros « blanc » et « humaniste » de l’abolition de l’esclavage, c’est un peu faire du Général De Gaulle l’acteur principal de la libération de l’Algérie. Et ce n’est pas sans raison que le Schoelcher porté au nues comme « grand homme » par la France républicaine et coloniale de 1948, au moment de son centenaire, fut aussi une figure historique largement saluée par Vichy quelques années plus tôt, comme protecteur « humaniste » de l’empire colonial (faut-il rappeler que les « DOM TOM » sont des colonies françaises ?).

Il est clair que la classe dominante française a besoin du chauvinisme pour renforcer son impérialisme au moment où la mondialisation capitaliste exacerbe toutes les contradictions. Pour entretenir ce chauvinisme elle s’appuie sur une présentation de son passé colonial sous ses « meilleurs traits » : Avec Schoelcher et d’autres, la bourgeoisie française aurait été plus « humaine » que celle de leurs homologues coloniaux britanniques, belges, portugaises, allemandes par exemple.

Après guerre, il était plus simple de présenter l’abolition de l’esclavage de 1848 comme une bienveillance des « blancs » humanistes, et non comme la lutte acharnée, autant qu’historiquement niée (n’est ce pas plutôt là que se loge la lutte de classe au sens léniniste du terme ?) des peuples colonisés par la France impérialiste ?

Le degré de « dégradation » des statues est sans doute à la hauteur du degré de négation des luttes antiracistes pourtant aussi nécessaires en France qu’aux USA (puisque le racisme d’Etat participe de l’oppression capitaliste par des voies spécifiques et liée à l’histoire de la nationale sous le régime de la république bourgeoise) : Nous ne serons pas les inquisiteurs déterminant quelle forme de lutte est « bonne » et quelle autre est condamnable quand c’est le peuple qui décide de s’en emparer. Nous ne serons pas non plus complotistes en suggérant que ces mouvements s’apparentent à des « révolutions colorées » ou des « diversions » de la lutte de classe financées par Soros et compagnie : Au contraire, on mesure l’importance d’un mouvement social à l’intensité à la fois de la répression et/ou des tentatives bourgeoises de récupération qu’il suscite ou impose, si bien qu’un mouvement qui ne subirait aucune tentative de détournement, montrerait par là son caractère inoffensif ou marginal.

Pourquoi les actuels protecteurs des statues de la honte ont-ils en tête le dynamitage de Bouddhas de Bâmiyân, des tombes et manuscrits de Tombouctou et de Palmyre plutôt que celui de la colonne Vendôme par les Communards ? N’est-ce pas justement le signe qu’en France les réflexes « post-coloniaux » de stigmatisation caricaturale de l’étranger (musulman de préférence) précèdent une analyse de classe réellement dialectique (sur le fond et non la forme) ?

Car il y a en réalité deux types de « déboulonneurs » (ou jadis de « pétroleurs » et de « terroristes » en général, pour reprendre le vocabulaire de l’ennemi de classe) : ceux qui déboulonnent les statues de la honte ici, et ceux qui loin d’ici déboulonnent des statues de Lénine, ou dynamitent (pour tout revendre ensuite sur les marché de l’Art) la grande Palmyre (par des takfiristes alliés aux mêmes impérialistes).

Il faut au contraire, en tant que communistes, nous inscrire pleinement dans ce mouvement antiraciste salvateur autant qu’inédit, impulsé non par des « blancs » humanistes sauvant les « indigènes » mais par des racisés eux-mêmes, par les victimes main dans la main avec tous les antiracistes de ce pays, dans un mouvement offensif (c'est-à-dire justement « non-victimaire »).

Nous savons qu’aucun film hollywoodien critique sur la guerre du Vietnam ne met jamais en scène des vietnamiens combattants (toujours violents et stigmatisés), mais au contraire de « bons » marins opposés aux excès de leurs pairs… Mais nous voyons beaucoup moins clairement la différence entre des luttes antiracistes dénonçant matériellement la racisme d’Etat et des formes « softs », officielles, reconnues, financées, de l’antiracisme institutionnel.

Les luttes de l’immigration qui avaient un caractère clairement social et anticolonial en 1984 ont été brisées par ce type institutionnel et culturaliste d’antiracisme « SOS racisme » (opération mittérandienne visant à éteindre le premier mouvement). Nous assistons au contraire aujourd’hui à un mouvement inverse, qui nous rappelle précisément que l’antiracisme ne peut être que politique et anticolonial. En cela tous les communistes se doivent d’appuyer ce mouvement, car il va précisément dans le sens d’une maturation révolutionnaire du mouvement ouvrier français, rompant enfin avec une forme funeste de chauvinisme, cette arme de division massive de notre classe ouvrière et populaire.

L’immigration racisée, stigmatisée par l’islamophobie, la négrophobie, est une composante importante, structurelle, historique de notre classe ouvrière, et le racisme d’Etat vise précisément, dans les limites apparentes des « valeurs républicaines et laïques » c'est-à-dire sous une forme raffinée (islamophobie plutôt qu’arabophobie par exemple), à nous diviser pour nous paralyser. En ce sens le mouvement des « déboulonneurs » n’est pas l’occasion de sous-entendre une nouvelle fois avec mépris et suffisance que « l’immigration » manque de discernement et ne « mérite » pas la « grandeur » de notre patrimoine national, dans un esprit tout à fait pro-colonial : c’est au contraire l’occasion de saluer un des aspects de la dure lutte pour l’unité (car toute unité naît dialectiquement d’une lutte !) dans notre classe ouvrière.

Disons le tout net : la République « une et indivisible » est capitaliste impérialiste et seule la révolution socialiste communiste mettre à la fois fin à l'exploitation de classe et à l'oppression des minorités à l'intérieur du pays et au colonialisme et au néocolonialisme à l'extérieur.




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