Chantiers:
Selon toi quelles sont les forces et les faiblesses de l'opposition
politique au dictateur Compaoré (et en particulier du
mouvement “Balai citoyen”)?
Fanny:
Pour moi, il ne fait aucun doute que la Balai Citoyen est à
l’origine de la lame de fond qui a effectivement balayé
Blaise Compaoré le 30 octobre, d’abord parce qu’ils
étaient effectivement en première ligne ce fameux 30
octobre, et ensuite parce que ce sont leurs actions de ces derniers
mois qui ont amorcés la mobilisation massive de ce jour
historique (dans la ligne du Balai, d’autres organisations du
même genre ont vu le jour localement, « mouvement en
rouge », « brassard noir »,
« mouvement en vert » …toutes en
majorité des organisations de jeunesse).
Ces
dernières années, les partis d’opposition
politique n’ont pas été aussi présents
qu’on pourrait l’attendre lors de certains mouvements
populaires importants (je pense aux révoltes des élèves
à Koudougou par exemple, à
l’occasion de la mort d’un élève dans
un commissariat en 2011).
Cependant,
il ne faut pas oublier que Compaoré et sa clique ont toujours
réussi à casser les quelques leaders d’opposition
qui ont pu émerger au Burkina, et leur stratégie de
division des mouvements d’opposition émergents a
toujours, jusqu'à récemment, payée: il existe
aujourd’hui des dizaines de partis politiques dit d’opposition
au Burkina, dans lesquels il est bien difficile de se retrouver, et
d’identifier clairement les positions politiques. Certains des
plus connus sont tenus par des « anciens » du
CDP, parti de Compaore. Le plus connu d’entre eux, le MPP était
même soupçonné à sa création d’être
une « fausse » opposition destinée à
faciliter un départ en douceur de Blaise sous couvert d’une
transition qui n’en serait pas vraiment une.
Difficile
donc aujourd’hui de se faire une opinion sur les opposants en
lice pour la future présidentielle !
Le
parti le plus mis en avant depuis le 30 octobre, l’UPC, a su
être très présent lors de grands rassemblements
organises pendant l’année 2014 par le Balai Citoyen,
mais n’oublions pas que son leader, Zephirin Diabré, est
un ancien cadre dirigeant d’AREVA en Afrique, et aussi un
ancien ministre de Compaore …
Le
Balai Citoyen, en se déclarant apolitique, a fait le choix de
marquer son indépendance de tout parti « politique
– politicien ». Sans doute parce que la jeunesse
burkinabè, déçue et dégoutée par
les compromissions et la corruption de tous ces partis, n’auraient
pas pu adhérer à un parti en tant que tel. Le mot
d’ordre de cette génération étant avant
tout, « tout sauf Blaise ».
J’espère
qu’ils sauront garder leur ligne, sans se faire récupérer,
mais en gardant le franc parler qui les a caractérisés
jusqu’ici. Ils ont été et continuent d’être
très suivis et écoutés. Aujourd’hui, on
peut donc souhaiter que le Balai se positionne face aux propositions
à venir des candidats, car, si le but premier du mouvement
était de virer Compaoré, maintenant que c’est
fait, il ne faut pas se laisser manger par le prochain à
n’importe quelle sauce.
Chantiers:
Quelles sont les réactions de la françafrique depuis la
chute de compaoré, pour garder la main ou éviter la
contagion?
Fanny:
On a pu voir les interventions de l’union européenne, de
François Hollande ou encore des Etats-Unis suite au
soulèvement : toutes ces institutions qui jusqu’ici,
ne semblaient que timidement chiffonnées par les tentatives de
maintien au pouvoir de Compaoré, tout à coup, retrouve
de la voix et viennent livrer leurs bons conseils aux Burkinabè :
« ne vous laissez pas “confisquer” votre
révolte par les militaires », « établissez
un gouvernement civile en 15 jours », faites comme çi
mais pas comme ça… C’est très choquant vu
de l’intérieur : la révolte, le soulèvement
populaire a été exemplaire à plus d’un
titre : les manifestants ont su justement faire appel à
l’armée quand le moment est venu d’éviter
les débordements. C’est le peuple qui en a appelé
à eux, et pas eux qui se sont imposés au peuple. Les
violences ont été très ciblées, comment
ne pas comprendre qu’un peuple révolté ait eu
besoin se montrer sa rage, et de briser des symboles ? Elles se
sont arrêtées très vite, dès que le départ
de Blaise à été confirmé. Et le
lendemain, tout le monde était dans la rue pour nettoyer !
Je n’ai pas pu comprendre les titres des médias
internationaux francophones qui parlaient de chaos, d’émeutes,
de pillages …
Aujourd’hui,
l’ambassade de France « salue » le
soulèvement populaire, pendant qu’Hollande avoue la
contribution de la France à la fuite de Compaoré en
Cote d’Ivoire, démontrant que la France, ménageant
la chèvre et le chou, espère bien garder sa mainmise
sur l’orientation que prendra la transition au Burkina.
A
ces ingérences dans le soulèvement répondent
justement les déclarations de l’actuel président
de la transition Zida, qui en appelle à la bienveillance et à
la confiance tout en étant ferme sur le fait que les burkinabè
prendront le temps qu’ils jugeront nécessaire pour
assurer une transition efficace et respectueuse des aspirations
populaires, et ne se laisseront dicter leur conduite par personne. A
ceux qui critiquent le statut de militaire de Zida, on a envie de
répondre : et Sankara, n’était il pas
militaire ?
Chantiers:
Quelles sont les principales revendications du peuple et leurs
espoirs?
Fanny:
La revendication unique portée ce 30 octobre était
simple : Blaise doit partir. C’est ce qui a unis les
manifestants du 30 octobre. Le mot d’ordre qui les a tous
rassemblés, c’est « tout sauf Blaise ».
A travers ça, on peut aussi sentir le souvenir de ce qu’a
apporté Sankara en son temps : la fierté d’être
un burkinabè (pour rappel, Burkina Faso signifie littéralement
« Patrie des Hommes intègres » et c’est
Sankara qui a ainsi baptisé le pays), le sentiment qu’unis,
on est plus fort, on peut tout, et que le peuple est le premier
acteur du pays. Le fait que dès le 1er novembre, les gens
soient sortis pour une opération « mana-mana »
de nettoyage collectif (c’est le nom donné sous Sankara
a ces journées de chantier communautaire) montre bien que
c’est dans cette dynamique constructive que ce sont vécues
ces journées. Reprendre la main sur le destin de la nation,
refuser le fatalisme d’un système inégalitaire et
corrompu. Je crois que les organisations de la société
civile ne s’attendaient pas a un tel résultat le 30
octobre. Le but de la manifestation était le retrait du projet
de modification de la constitution qui aurait permis à
Compaoré de se représenter. Il était encore
difficile d’imaginer le faire partir avant l’échéance
électorale de 2015 et autrement qu’en l’empêchant
de se représenter. Avoir fait partir Blaise si vite, c’est
déjà énorme.
Aujourd’hui
un vaste chantier s’ouvre donc au Burkina, celui d’inventer
un « après Blaise » concret. Et là
tout est encore à faire. Des élections libres seront
sans doute la première étape.
Chantiers:
Comment perçoit-on de l'intérieur la "transition
démocratique" actuelle?
Fanny:
Même à l’intérieur, les avis sont partagés.
Même à l’intérieur, le poids de la pensée
dominante occidentale, bien pensante et paternaliste a de l’impact.
Des dissensions sont ainsi apparues sur le rôle que doit jouer
l’armée dans cette transition.
Il
me semble, et je trouve de l’écho dans mon entourage,
que la transition se passe le mieux possible au regard des
contraintes et du contexte un peu inespéré du départ
soudain de Compaoré. L’armée à répondu
à l’appel du peuple, le lieutenant-colonel Zida est en
permanence en contact avec les organisations civiles, les partis
d’opposition et les personnages du pays considérés
comme « sages », afin de prendre les mesures
les plus appropriées, en accord avec les aspirations
populaires. Au moment où j’écris, une série
de décisions sont prises : charte constitutionnelle de
transition, nomination d’une personnalité
« consensuelle » de la société
civile à la tête de l’Etat, répartition des
rôles de chacun dans un organe temporaire de transition qui
doit permettre aux différentes institutions de continuer de
fonctionner. Tout cela me semble aller dans le bon sens. En tant que
citoyenne, j’aspire maintenant à pouvoir me faire une
idée sur les différents projets politiques des
aspirants aux élections à venir. Aujourd’hui, les
Burkinabè sont dans l’attente de ces décisions,
et des élections à venir. La vie quotidienne a repris
son cours, comme avant, un certain poids en moins sur la poitrine.
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