Il
y a une quinzaine d’années en Bolivie, une révolte
populaire contre la privatisation de l’eau par un Etat
autoritaire, la « guerre de l’eau », se
traduisait aussitôt dans les urnes par l’élection
d’un homme du peuple, un révolutionnaire déterminé
à changer radicalement les choses: Evo Morales. Dans un
silence médiatique assourdissant, celui qui à présent
a fait reculer la pauvreté de son peuple, baissé l’âge
de la retraite, nationalisé les ressources de son pays pour en
redistribuer les richesses, vient d’être réélu
pour un troisième mandat présidentiel avec 61% des
suffrages… Un évènement historique, dont
quasiment personne ici n’a vraiment entendu parler, et pour
cause.
On
aimerait en dire autant de la Tunisie, dont les élections
législatives viennent de se dérouler sous l’œil
« bienveillant » de médias occidentaux,
ravis par la « grande maturité » du
peuple tunisien, et par sa « capacité à
résoudre ses problèmes pacifiquement », à
côté d’autres « révolutions
arabes » dont il se doit d’être le modèle
et l’exemple.
S’il
est évident que la chute du dictateur Ben Ali est le fait d’un
peuple héroïque qui a fait face au régime ami des
géants impérialistes américain et français
en 2011 comme en 2008 (révoltes parties du bassin minier de
Gafsa), les élections de 2011 et surtout de 2014 sont à
l’évidence plus un recul qu’une avancée,
une « révolution » au sens du baron
écrivain Giuseppe Lampedusa : « Si nous
voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout
change »…
Le
piège d’une opposition formelle « laïcs
/ islamistes »...
Depuis
la dernière élection de 2011, très nombreux sont
les tunisiens qui considèrent le parti islamiste Ennahdha
totalement incompétent sur le plan économique et
dangereux sur le plan idéologique et politique. Les prix
poursuivent leur inexorable hausse, tandis que le chômage et la
précarité sociale se développent encore :
les raisons profondes des soulèvements de 2008 et de 2011
pourraient bien en provoquer de nouveaux, malgré toutes les
tentatives d’apaisement.
Dans
un pays qui n’est visiblement pas « prêt »
pour l’établissement d’une théocratie,
Ennahdha a multiplié les signes de modération pour
rester au pouvoir, tout en continuant d’entretenir des liens
étroits à l’intérieur avec les mouvements
salafistes, à l’extérieur avec les régimes
féodaux saoudien et qatari soutien des djihadistes au Proche
Orient.
Manifestations
sociales violemment réprimées, assassinats politiques
des députés progressistes Chokri Belaïd et Mohamed
Brahmi... A l’instar de l’apparente « ouverture
démocratique » des premières années
de Ben Ali, personne n’a douté en Tunisie que les
libertés politiques obtenues depuis 2011 pourraient être
remises en cause au moindre prétexte lié à « la
sécurité nationale »…
C’est
donc dans un climat de méfiance et de fatalisme que la
campagne pour les inscriptions sur les listes électorales
s’est déroulée, et malgré l’énorme
investissement financier (publicités, stands d’inscription
omniprésents) il a fallu reporter plusieurs fois la date de
clôture des inscriptions, n’enregistrant un maigre afflux
qu’après les attentats de Gasserine en juillet dernier,
pour commencer la campagne proprement dite avec un semblant de
légitimité.
Il
suffisait d’observer au lendemain de l’élection le
faible nombre des citoyens à l’index « encré »
dans la rue pour mesurer l’ampleur de l’abstention, plus
forte encore que celle de 2011 en valeur absolue! Dans un pays qui
compte une énorme majorité de moins de trente ans,
l’abstention particulièrement massive des jeunes est
vraiment significative de la portée réelle de ces
« élections démocratiques »1.
Entre
un parti au pouvoir totalement essoufflé et rejeté,
espérant se « refaire une santé »
dans l’opposition en « limitant les dégâts »
à l’issue du scrutin, et un mouvement « laïc »
(dont le slogan électoral était tout de même :
« Victorieux, par la grâce de Dieu ! »)
dans les grandes villes de la côte, l’issue du vote ne
faisait aucun mystère. Les deux jambes d’un pouvoir
post-RCD, en conflit dialectique au sein même de l’appareil
d’Etat, ont fait un pas de coté avec la victoire de
Nidaa Tounes, incarnation à peine voilée des réseaux
RCDistes et des nostalgiques de l’ancien régime2.
Ce n’est pas sans raisons que les klaxons ont retenti surtout
dans les beaux quartiers de Gammarth et la Marsa à Tunis !
Car si désormais la « parole nostalgique »
est libérée pour une partie privilégiée
et occidentalisée de la population essentiellement de la côte,
la politique économique ne subira bien sûr aucun
changement : allégeance ultralibérale au FMI,
augmentation de l’âge de la retraite (dans un pays marqué
par un taux de chômage hallucinant !), … mais
heureusement, nous assure t-on, une paix sociale propice au retour
tant attendue des touristes !
En
réalité il s’agit bien ici pour éviter
l’alternative, de lancer une sorte d’alternance à
l’occidentale entre Ennahdha et Nidaa, avec accord tacite des
deux partis restant dominants (tous deux s’étant même
préparés depuis plusieurs mois à un gouvernement
d’union nationale en cas de scores trop serrés). Beji
Caïd Essebsi, le nouveau dirigeant, n’est-il pas l’ancien
RCDiste et président de l’Assemblée de Ben Ali,
« sauveur » autoproclamé de la
« transition » qui a créé les
conditions politiques permettant l’arrivée au pouvoir
des islamistes aux législatives de 20113, alors que
ces derniers n’avaient eu de leur propre aveu aucun rôle
dans les révoltes qui ont fait tomber Ben Ali…
Si
on regarde de plus près les résultats, on constate que
ce sont principalement les villes côtières,
historiquement privilégiées et développées
qui ont voté massivement, parfois même très
massivement pour Nidaa Tounes, tandis que l’intérieur
des terres et le sud, dans les gouvernorats déshérités
et d’où partent traditionnellement les révoltes
populaires des célèbres « révoltes du
pain » sous Bourguiba en 1984 aux soulèvements de
Gafsa en 2008 et de Sidi Bouzid en 2011, ce sont d’abord
l’abstention puis le vote Ennahdha qui dominent (sauf à
Gasserine où l’effet des attentats terroristes du mont
Chaambi voisin en juillet dernier a été plus net). Ce
vote Ennahdha dans les régions de l’intérieur n’a
pas manqué d’inspirer à une partie de la
population de la « côte » un mépris
qui du reste n’est pas nouveau… mais quelle était
l’offre politique alternative dans ces territoires oubliés
qui ont subi si férocement la répression d’un
régime qu’ils ne veulent pas voir revenir, même
sous le signe du « palmier », logo paradoxal de
Nidaa Tounes ?
… masque
une unité pro-impérialiste libérale
En
définitive l’opposition de façade islamistes /
laïcs, qui a trouvé son paroxysme dans les attentats
terroristes récents (y compris ceux qui ont eu lieu à
Manouba dans la banlieue de Tunis la veille des élections
législatives), n’a eu qu’un rôle: celui de
masquer les véritables questions que le peuple doit résoudre,
et qui sont d’ordre social et économique.
Si
les forces de gauche, coalisées depuis 2011 en un Front
Populaire, ont plutôt progressé puisqu’elles
passent de 3 à 15 députés (5% des suffrages), on
peut aussi légitimement s’étonner que ceux qui
ont objectivement constitué l’avant-garde des révoltes
de 2011, avec l’UGTT, alors que les islamistes brillaient par
leur absence dans les manifestations, et que les cadres du futur
Nidaa Tounes occupaient encore les salons du pouvoir officiel,
n’aient pas un résultat plus massif, surtout après
l’échec cuisant de la coalition social-démocrate
– islamiste dirigée par Ennahdha trois ans plus tard…
Une
énorme partie de l’électorat s’est
visiblement lassée des joutes partisanes stériles entre
protagonistes sans aucune offre politique si ce n’est de
continuer à faire des cadeaux aux patrons et aux puissances
impérialistes traditionnellement implantées sur le
territoire. Les trois partis arrivant en tête de cette élection
ne différent que par des nuances dans l’intensité
de leur zèle libéral, avec la curiosité de ce
Bernard Tapie arrivant en troisième position, Slim Riahi,
grand patron et propriétaire du « club africain »
de football…
Beaucoup
ont pu critiquer le manque d’offensivité du Front
Populaire, perçu depuis les accords anti-Ennahdha (Front de
Salut National en 2013) l’associant non seulement à
Nidaa Tounes mais aussi à l’UTICA (syndicat patronal
tunisien) après l’assassinat de Mohamed Brahmi, comme
une « aile de gauche » des laïcs de Nidaa
Tounes.
Les
forces de gauche ont visiblement manqué de dirigeants
offensifs, tragiquement privés depuis 2013 de deux tribuns de
plus en plus dangereusement populaires et médiatiques :
Belaïd et Brahmi. Ces derniers s’étaient en effet
popularisés l’un et l’autre par leur refus
catégorique d’associer le Front Populaire à Nidaa
Tounes, et par leur obstination à poser prioritairement la
question nationale contre l’impérialisme US et français…
La
vitalité politique du peuple tunisien se manifeste encore bien
sûr, en périphérie de ces élections
législatives : de l’expulsion manu militari
de l’ambassadeur US au bureau de vote rue de Marseille par les
électeurs eux-mêmes, à celle du célèbre
fauteur de guerre impérialiste et pro-islamiste Bernard Henri
Levy, débarquant discrètement au lendemain des
résultats du vote, en passant par l’élection
remarquée de Mbarka Brahmi, veuve du député
assassiné, dans le gouvernorat de Sidi Bouzid pour le Front
Populaire, mais il est à présent évident que les
revendications les plus urgentes du peuple tunisien ne seront pas
plus entendues dans les prochains jours pour l’élection
présidentielle qu’elles ne l’ont été
lors des législatives.
Il
y a pourtant fort à parier qu’un peuple semi-colonisé
et qui a récemment manifesté sa colère et son
raz-le-bol, pourrait se doter d’un dirigeant véritablement
indépendant, d’un « Evo Morales tunisien »,
capable de valoriser et de nationaliser les richesses du pays, de
consolider l’indépendance nationale, avec des
partenaires internationaux fiables, pour contester la dette
impérialiste, lancer une véritable politique de
création d’emplois qualifiés, protéger la
caisse étatique de compensation des prix, stopper la reforme
des retraites, développer l’infrastructure des régions
du sud, et tant d’autres chantiers éminemment urgents…
1 - 4,3 millions
d’électeurs s’étaient rendus aux urnes en
2011, contre 3,1 millions cette année. Le taux officiel de
l’abstention a baissé, mais sur des listes contenant
bien moins d’inscrits cette fois. 45,3% du corps électoral
ne s’est pas inscrit sur les listes cette année, ce
qu’il faut ajouter au taux d’abstention lui aussi resté
massif.
2
- La plupart des cadres du parti sont issus du régime déchu.
Hsouna
Nasfi : dernier secrétaire général de
l'organisation " étudiants RCDistes" en est un bel
exemple.
3
- En particulier la répression féroce des
manifestations qui se sont poursuivies en août 2011 en pleine
période électorale, pendant que les islamistes
commençaient à être reçus de façon
prioritaire et privilégiée sur les plateaux télé,
sur les ondes et dans la presse.

En
haut à gauche: Mbarka Brahmi, veuve du député
Front Populaire assassiné l'année dernière
Mohamed Brahmi, élue dans le gouvernorat symbolique de Sidi
Bouzid (foyer des révoltes de 2011)
En
haut à droite: Un vendeur du marché de l'Ariana
(banlieue de Tunis) ironise avec ses deux drapeaux Ennahdha et Nidaa
Tounes: « De toute façon ils gouverneront
ensemble! »
Au
milieu à gauche: « L'impérialisme: la
vraie source de tous les intégrismes »
Au
milieu à droite: L'expulsion de BHL, qui voulait arriver
sur le territoire discrètement au lendemain des résultats,
fait la Une des journaux tunisiens
En
bas: Une multitude de listes... (ici à Nabeul)
|