La
situation au Darfour est-elle aussi catastrophique qu’on le dit
?
Le
moins que l’on puisse dire, c’est que sur le Darfour, il
y a surenchère de déclarations, d’affirmations
catastrophistes, avec probablement des visées politiques.
C’est tout à fait certain. On sait que la guerre à
proprement parler (de 2003 à 2005) a fait au moins 200.000
morts et deux millions de déplacés.
Depuis,
on est dans un tout autre régime de violence avec une
mortalité qui est passée de 10.000 morts par mois à
200. Il y a désormais une constellation de groupes qui règlent
leurs conflits ou ont fait de la violence leur mode de vie. On n’a
plus du tout un front identifiable, avec des militaires et des
insurgés, ou avec des tueurs et des civils. Aujourd’hui,
parmi ces 200 morts par mois, une bonne partie sont des hommes en
armes, et non pas des civils désarmés comme on le dit
trop souvent.
Quelle
est donc la réalité du terrain au Darfour ?
Du
point de vue politique, elle s’est considérablement
compliquée, parce que depuis l’accord de paix de mai
2006, on a une accélération de la fragmentation de
groupes. Du point de vue de la survie, on a un dispositif
d’assistance qui remplit son office. Si l’on ne meurt pas
de faim dans les camps de réfugiés, c’est parce
qu’il y a cette grande opération de distribution de
fournitures et de vivres.
Mais
si ça se relâchait, cela risquerait d’être
très grave. Du point de vue de la communauté
internationale, enfin, il y a un accord assez général,
bien que masqué par les débats assez vifs que l’on
observe en France, sur le fait qu’il faut faire pression sur
les belligérants, que ce soit sur Khartoum ou sur les groupes
d’insurgés. Il y a donc un certain mouvement consensuel,
une mobilisation diplomatique, onusienne, humanitaire, et cela depuis
plusieurs années. C’est un progrès, mais il faut
le situer dans un cadre mental qui nous permet de renoncer à
cette espèce de fantasme de toute-puissance occidentale. A
cette idée qui veut qu’en envoyant des troupes, on va
mettre au pas tout ce petit monde. Cela ne fonctionne pas comme ça.
N’y
a-t-il pas justement une guerre idéologique à propos du
Darfour ?
Il
y a des groupes religieux, la droite chrétienne et les
mouvements évangélistes américains qui ont
constitué un lobby très puissant pour engager les
Etats-Unis dans une politique plus volontariste. Ils étaient
d’ailleurs déjà derrière l’administration
américaine pour défendre le sud du Soudan (chrétien
et animiste). Ils continuent. C’est une idéologie
interventionniste, celle qui remet entre les mains des grandes
puissances occidentales la responsabilité de faire régner
l’ordre sur le monde. Tous ceux qui, en France, sont pour une
intervention au Soudan étaient pour une intervention en Irak,
et semblent aujourd’hui totalement indifférents aux
milliers de morts qu’elle a provoquée. Ils ne se posent
pas de questions, maintenant c’est pour eux une espèce
de fuite en avant : c’est au Soudan qu’il faut aller
faire régner la paix impériale !
Que
peut-on attendre alors de la conférence du 25 juin prochain à
Paris ?
Des
contacts avec les belligérants, une présence
diplomatique et politique constante, pour être à la fois
l’accompagnateur et le garant d’un processus de
négociations. Si cela peut permettre à la Chine
d’entrer dans cette danse, ce sera une bonne chose. Si, en
revanche, on arrive en disant que l’on va boycotter les Jeux
olympiques de 2008 à Pékin, on se ridiculise et on se
condamne à l’échec. Cette menace est
politiquement ridicule et moralement extrêmement discutable. Ce
sont des Soudanais qui tuent d’autres Soudanais, les Chinois ne
sont en rien impliqués.
Aujourd’hui,
quand on voit des Bernard Kouchner et des Bernard Henri-Lévy
qui parlent des Chinois en Afrique comme de "prédateurs",
de gens qui sont intéressés uniquement par le commerce
et le profit, on comprend que, nous, quand on était en
Afrique, on avait d’autres visées : on avait notre
grandeur d’âme...
Propos
recueillis par Karen LAJON en 2008…
Rony
Brauman est l’ancien président de Médecins Sans
Frontières
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